Alpe de Charmontane: un différend séculaire entre Valdôtains et Valaisans

«Si l’on nous permet une image, en guise d’introduction, nous dirons que les relations de la Vallée d’Aoste avec le Valais au XVIe et au XVIIe siècles furent un peu les relations que peuvent avoir deux propriétaires terriens possédant des biens sensiblement égaux, de même nature, et qui, dans l’ordinaire, vivent en bon voisinage séparés par la haie vive - en l’occurrence les Alpes - limitant leur propriété. Il advient parfois (les soirées d’hiver sont
longues et incitent à la méditation) que l’on rêve assis au coin du feu... A quoi peut rêver un paysan, sinon à agrandir son bien ?». C’est par cette citation d’Aimé Berthet que le jeune chercheur de l’Université de Neuchâtel, Alexandre Bochatay, a présenté, jeudi 16 avril dernier au Musée de Bagnes au Châble, son mémoire de master en histoire médiévale
intitulé «Charmontane au centre du monde. Un conflit d’alpage généralisé (XIVe - XVIe siècles)».
La conférence - la dernière de l’édition 2025/2026 du cycle «Valais en recherches» proposé par le Service de la culture du Valais, les Archives de l’Etat du Valais, la Médiathèque du Valais et les Musées cantonaux - a convié un nombreux public intéressé.
Le chercheur a analysé les relations entre Bagnards et Valdôtains, à partir du Moyen Age, à
propos de l’exploitation de l’alpage de Charmontane, situé au pied du Mont Durand, au fond de la vallée de Bagnes, qui est reliée à la vallée d’Ollomont par le col Fenêtre. Si les conflits d’alpages étaient monnaie courante à cette époque, l’alpage de Charmontane se trouvait néanmoins sur un itinéraire de communications très fréquenté, ce qui a doublé ce conflit d’enjeux politiques, militaires et commerciaux, au point de susciter des réactions au plus
haut niveau de la sphère politique et religieuse, avec l’intervention du pape Paul III et de l’empereur Charles V en 1541. Jusqu’à la Grande Peste de 1349 l’alpage était géré par un
consortage de droit privé composé de Bagnards et de Valdôtains. C’est seulement à la fin du XIVèmè siècle que le comte de Savoie a inféodé aux Valdôtains l’alpage, suscitant
le mécontentement des Bagnards.
La conquête du Bas-Valais par le prince évêque de Sion, Walter Supersaxo, avec la bataille de la Planta (1476), au détriment de la Maison de Savoie, a changé la donne et les
Bagnards ont pu dès lors espérer réinvestir l’alpage, en recourant aussi à la force. Les interventions en 1541 du pape et de l’empereur ont eu pour effet d’apaiser pour un certain temps les esprits et c’est seulement dix ans plus tard que la Diète valaisanne, le gouvernement local, a enfin décidé de s’emparer de l’alpage. Alexandre Bochatay, qui a mené ses recherches d’archives dans le Valais mais également à Aoste, a su brillamment reconstituer l’histoire des relations entre Valaisans et Valdôtains, à partir d’une activité ordinaire comme l’exploitation d’un alpage, mais qui s’est finalement révélée un puissant
ressort identitaire qui n’a pas manqué, par la suite, de nourrir récits et légendes des deux versants du col Fenêtre.
Robert Willien


