Café littéraire
Emmanuel Carrère « KOLKHOZE » 2025 prix Médicis par Claudine Chenuil (Alliance Française)

Ce livre d’Emmanuel Carrère, n’est pas un roman, ni vraiment une autobiographie, mais un récit familial sur quatre générations, de la fin du XIXème siècle à nos jours. L’auteur le dédie à ses deux sœurs, Nathalie et Marina. Il commence par l’hommage national du président Macron, rendu à leur mère, Hélène Carrère d’Encausse, le 3 octobre 2023, cinquante trois jours après sa mort, dans la cour d’honneur des Invalides, en présence de son mari, Louis Carrère d’Encausse, 96 ans, qui lui survivra quatre mois. Le discours du président retrace la vie, les mérites, et les titres de cette femme, petite fille d’émigrés russes d’origine géorgienne par son père et germano russe par sa mère, devenue historienne, femme politique, membre de l’Académie française, puis première femme secrétaire perpétuelle de l’institution jusqu’à sa mort. Elle sera aussi, députée européenne, spécialiste renommée de la Russie, et du monde slave, proche de Vladimir Poutine jusqu’à l’invasion de l’Ukraine à laquelle elle s’oppose fermement. Emmanuel Macron nous dit, entre autres : « … Ce jour là, en s’asseyant sur le fauteuil de Corneille et de Victor Hugo, l’enfant d’émigrés pauvres qui a appris le français à cinq ans est devenue l’incarnation de la République française et de sa langue, qu’elle a servies jusqu’au dernier moment ». Après le décès de leurs parents, c’est au fils ainé que revient la tâche de trier dans le bureau de la mère, très « solennel », et dans celui du père, plus désordonné, les papiers, les lettres, les photographies, archives d’une vie si dense et riche, avec ses joies et ses douleurs, témoignages de tant d’évènements, guerres, révolution bolchévique, exil en Europe des Russes blancs. Les recherches généalogiques de Louis Carrère d’Encausse, marotte de toute sa vie, ont fourni quantité d’informations sur leurs familles, tant du côté

maternel que paternel. Ainsi le livre retrace plus d'un siècle d'histoire familiale et politique, reliant les racines russes et géorgiennes de la famille à l'histoire de l'Union soviétique et à la guerre contemporaine en Ukraine. Bien que sa mère aura été l’amour de sa vie, l'auteur dresse d’elle un portrait complexe, sans concession, à la fois tendre, montrant son courage, sa rigueur, l’amour et l’attention portée à ses enfants, mais restant lucide sur ses manques, sa froideur, une certaine mauvaise foi, ne l’épargnant pas sur son comportement impitoyable envers son mari. Emmanuel Carrère parle avec affection et admiration de son père, qui n’avait pas la situation prestigieuse de son épouse, mais aura été un dirigeant important de l’assurance GMF. Il parle aussi de sa famille, russe éparpillée, de son grand père maternel, Georges, « figure ténébreuse et fuyante », de ses oncles et tantes, cousins et cousines, de leurs difficultés à trouver un lieu de vie. Il s’arrête en particulier sur son oncle Nicolas, musicien, devenu son meilleur ami, frère d’Hélène qui, croyant bien faire, avait veillé sur lui jusqu’à le brider, à qui on avait menti sur son père absent, attendu toute sa vie. Mais l’auteur, au cours de ses 548 pages, nous confie également sa propre vie, parfois intime, ses aventures, ses voyages ses rencontres, ses amis, évoque Joseph Kessel, la littérature russe, nous fait part d’anecdotes, nous livre ses avis, ses interrogations souvent avec humour . Enfin, arrive la fin de vie inexorable de ses parents, avec les questions qu’elle suscite, en particulier les derniers jours admirables de sa maman « le couronnement de sa vie » . Elle nommait « Kolkhoze » les belles soirées chaleureuses passées seule avec ses enfants. Le dernier kolkhoze a eu lieu le samedi 5 aout 2023, ses trois enfants autour d’elle.




