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Sur le régionalisme catholique

2 ott
Tempo di lettura: 5 min

par Joseph Rivolin


En ouvrant la conférence « Le régionalisme d’inspiration catholique au XXe siècle dans la Vallée d’Aoste et en Italie », qui s’est tenue le samedi 5 septembre 2026, dans la salle Maria Ida Viglino du Palais régional, à Aoste, à l’occasion du 80e anniversaire de l’institution

du Conseil de la Vallée, son président Stefano Aggravi a souligné que « l’autonomie valdôtaine est le fruit de plusieurs racines ». Ce qui n’est pas faux : mais il serait hypocrite

d’inscrire parmi les sources du régionalisme et de l’autonomisme le libéralisme nationaliste de tradition « risorgimentale », qui avait fini par converger dans le totalitarisme fasciste, ou

l’internationalisme tout autant totalitaire d’obédience soviétique. Il est hors de doute que l’idée régionaliste, à l’issue de la seconde guerre mondiale, s’est imposée comme réaction au centralisme à la base de la formation de l’État italien, s’inspirant d’une idéologie nourrie, entre autres, par le jacobinisme, le laïcisme et l’anticléricalisme de matrice franc-maçonnique. Il n’est donc pas étonnant que la composante essentielle du régionalisme, en Vallée d’Aoste comme ailleurs, fut représentée par l’engagement, dans la pensée comme dans l’action, des personnalités catholiques de l’époque.

Les racines idéales du courant régionaliste ne sont pas à rechercher, en effet, dans une

contingence historique : elles puisent, en effet, en profondeur dans la conception chrétienne de l’humanité et des communautés qui en sont l’expression et s’inspirent plus ou moins directement de la doctrine sociale de l’Église. Dans son intervention, le président Aggravi

a observé opportunément que « l’un des points de rencontre les plus profonds entre la pensée catholique et l’autonomisme valdôtain est l’idée que les institutions doivent reconnaître les communautés réelles, sans prétendre les ramener à un modèle uniforme.

Comme le disait le chanoine Joseph Bréan, tout régime centralisateur finit par être construit en fonction d’un “homme abstrait”. À cet homme abstrait, Bréan opposait la personne concrète, insérée dans sa communauté, dans son histoire et dans sa culture. L’autonomie n’est donc pas seulement une distribution particulière des compétences législatives et

administratives, mais c’est aussi une manière de concevoir le rapport entre la

personne, la communauté et l’État ». Un rapport fondé sur les principes de solidarité et de subsidiarité, qui sont valables tant pour les communautés locales par rapport à l’État-nation qu’au niveau des organisations supranationales. Ce n’est pas par hasard que le projet d’unification européenne, conçu au lendemain des massacres de la seconde guerre mondiale, trouva ses promoteurs les plus convaincus chez trois hommes d’État profondément catholiques : l’italien Alcide De Gasperi, le français Robert Schuman et l’allemand Konrad Adenauer - tous les trois nés, faut-il le remarquer, dans des régions de

frontière jadis caractérisées par des situations linguistiques et géopolitiques complexes, voire conflictuelles.


Du Parti Populaire à la Démocratie Chrétienne



Mgr Jean-Joconde Stévenin
Mgr Jean-Joconde Stévenin

Le colloque du 5 septembre, organisé par le Conseil régional, l’Université de la Vallée d’Aoste et l’Institut Luigi Sturzo, en collaboration avec l’Institut historique de la Résistance et de la société contemporaine dans la Vallée d’Aoste et la revue « Le Regioni », dans le cadre des initiatives promues par le Comité du 80e anniversaire de la Résistance, a fait l’objet d’un rapport détaillé paru dans le numéro précédent de ce journal. Plusieurs orateurs ont approfondi la lecture historique de la pensée politique de l’abbé Luigi Sturzo, fondateur du Parti populaire italien, et de ses rapports avec les autonomistes valdôtains, notamment

avec Mgr Jean-Joconde Stévenin : la connaissance et la réflexion sur le rôle joué par les hommes politiques valdôtains d’inspiration catholique pendant la lutte pour l’autonomie et

dans les décennies successives mériterait cependant d’être élargie à d’autres personnalités,

en relation avec les deux tendances qui se manifestèrent au sein de la Démocratie Chrétienne (qui succéda au Parti Populaire) au lendemain de la Libération - et qui reflétaient les deux attitudes opposées que le clergé valdôtain avait eues vis-à-v

Ernest Page
Ernest Page

is du fascisme - en

opposant ceux qui s’étaient engagés dans la Résistance et ceux qui visaient plus ou moins ouvertement la réintégration du centralisme nationaliste et le recyclage des personnages compromis avec le régime. En ce sens, l’activité politique du sénateur Ernest Page et du député Paul-Alphonse Farinet, représentants du premier groupe, fut d’une importance

capitale, en tant que relais entre une D. C. locale au sein de laquelle avait finalement prévalu le second (à cause aussi d’une évolution de l’Union Valdôtaine de mouvement d’opinion en parti politique) et l’État central, pendant une époque où l’idée d’autonomie régionale, aux yeux des bureaucrates romains

Paul-Alphonse Farinet
Paul-Alphonse Farinet

formés pendant le « ventennio », était une sorte de continent inexploré peuplé d’étranges créatures.


Deux personnalités remarquables


Né le 3 mai 1888 à Saint-Vincent, Ernest Page obtint une Licence en droit à l’université de Turin et exerça la profession d’avocat. Officier d’Artillerie pendant la Grande guerre, il reçut

la Croix de Guerre et fut élu Assesseur communal à Aoste en 1920. En 1941 il fut l’un des fondateurs du « Comité de Libération Valdôtain » et deux ans après il participa avec Émile Chanoux, le 19 décembre 1943, à la réunion de Chivasso qui aboutit à la rédaction de la «

Déclaration des représentants des populations alpines ». Il adhéra au mouvement séparatiste en 1944 (« il più arrabbiato degli annessionisti », selon Federico Chabod) et fut l’un des membres fondateurs de l’Union Valdôtaine, le 13 septembre 1945. Conseiller du premier Conseil de la Vallée nommé par le Comité de Libération Nationale pour la Démocratie Chrétienne, il remplit la charge d’Assesseur régional à l’instruction publique

de 1945 à 1948, et fut élu Sénateur de la République de 1948 à 1952. Son attachement

à la langue française fut une constante de toute sa vie : vice-président de la « Ligue Valdôtaine », il fut l’un des premiers membres de la « Jeune Vallée d’Aoste » et vice-président de l’Académie Saint-Anselme. Il mourut le 24 février 1969 à Aoste. Paul-Alphonse Farinet naquit à Aoste le 22 juillet 1893 et décrocha lui aussi une licence en droit. Disciple

de Jean-Joconde Stévenin et membre de la « Ligue Valdôtaine », il adhéra au Parti Populaire et joua un rôle actif dans la Résistance, en aidant notamment Luigi Einaudi à s’enfuir en Suisse. En novembre 1944 il prit à son tour la voie de l’exil, et à son retour, après

la Libération, il participa à la fondation de l’Union Valdôtaine. Il fut élu député de la Vallée d’Aoste pour la Démocratie Chrétienne en deux législatures, de 1948 à 1958. Promoteur convaincu de la réalisation du tunnel du Mont-Blanc pendant ses mandats, il occupa de 1960 à 1972 la charge de Président de la Société italienne pour le Tunnel du Mont-Blanc.

Il mourut à Aoste le 6 juillet 1974. Page et Farinet ont déjà fait l’objet de commémorations et d’études historiques, mais bien des aspects de leur activité demeurent inexplorés. Si pour ce qui est du sénateur Page cette lacune peut être aisément comblée, car ses archives

sont déposées depuis un demi-siècle aux Archives historiques régionales à la disposition des historiens, pour Paul-Alphonse Farinet il faut malheureusement signaler une situation inexplicablement grave. Au siècle dernier la Région a acheté à grands frais son appartement

de la rue Croix-de-Ville, avec son ameublement, sa riche bibliothèque et son fonds d’archives, essentiel pour la connaissance du mouvement catholique valdôtain, qui contient une quantité extraordinaire de documents relatifs à son activité et à celle de son père Jean, syndic d’Aoste de 1919 à 1923, et des deux autres députés de la famille : François et Alphonse. Ce patrimoine demeure inaccessible, entassé dans les pièces et les couloirs de l’appartement, dans l’attente, paraît-il, de la transformation de celui-ci en une maison-musée : intention sans doute louable, exprimée il y a désormais plusieurs lustres sans suite concrète, par rapport à laquelle les chartes de famille n’ont en tout cas rien à voir (parfois la Région est comme le coeur d’après Blaise Pascal : elle a ses raisons que la raison ne connaît point…). Le souhait est que ces documents soient enfin confiés au plus tôt aux Archives historiques, inventoriés et offerts à la consultation des chercheurs.

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