Foie et raison
L’alphabet et la grammaire du livre de l’amour par Abbé Ferdinand Nindorera (en collaboration avec Saint-Martin News)

Après la question sur l’impôt et la réponse désarmante de Jésus, aujourd’hui, il s’agit de savoir le plus grand commandement parmi les 613 précepts de l’ancienne alliance. Le problème n’est pas à situer dans l’ordre de la curiosité scientifique ou de l’itinéraire de l’âme vers la vérité comme un cerf altéré cherche l’eau vive. Le docteur de la loi est animée
d’une mauvaise intention. Les adversaires de Jésus sont habiles à lui tendre des pièges, mais ignorent la logique de l’amour. Qu’est-ce que l’alphabet et la grammaire de l’amour ? Notre méditation se penchera sur cette question en nous appuyant sur deux encycliques qui nous éclairent sur la façon de construire la civilisation de l’amour. Il s’agit de : Fratelli tutti du Pape François et Magnifica humanitas de Léon XIV.
L’analphabétisme actuel
Ceux qui sont souvent appelés intellectuels sont ceux qui ont la connaissance encyclopédique littéraire, scientifique et technologique avec la capacité de transmettre aux autres dans un langage fascinant le fruit de leur recherche. Cependant, cette connaissance bien qu’elle soit importante, ne suffit pas pour connaître l’alphabet et la grammaire de l’amour. Que sert à l’homme de gagner l’univers s’il perd son âme ? Saint Augustin, le grand interprète du livre intérieur, affirme que « la mesure d’aimer, c’est aimer sans mesure ». La
lecture attentive de ce grand livre de la vie rend possible la compréhension de soi dans notre
complexité, l’ouverture aux autres, aux choses, au monde, jusqu’à l’élévation aux valeurs éternelles.
Jésus, en répondant à la question fait référence au credo des juifs (Shemà) qui dit : « Écoute Israël. Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton coeur, de tout esprit et de toute ta
force, et tu aimeras ton prochain comme toimême ». Comme le philosophe Blaise Pascal l’a
su bien dire, « le coeur a ses raisons que la raison ne connaît pas ». Aime et tu omprendras ! Aime et fais ce que tu veux, dit Saint Augustin. La langue du coeur avec son alphabet et sa structure grammaticale est dans la sphère de la raison de finesse qui comprend le monde affectif, sentimental, émotionnel, la vérité cachée dans ce qui apparaît irrationnel. La réduction de l’homme au cogito ergo sum de Descartes ignore que mon coeur est plus grand que le monde. La raison de géométrique est seulement attentive à la structure des substantifs sans substance. Le Pape François, dans son encyclique Fratelli tutti affirme avec vigueur : « Nous avons connu une croissance sur beaucoup de domaines, mais nous sommes restés analphabètes pour accompagner, soutenir les plus fragiles et faibles dans nos sociétés plus dévéloppées ». Son successeur, le Pape Léon XIV, dans sa récente encyclique Magnifica humanitas, nous invite à lire les signes du temp, les choses nouvelles (res novae) pour notre conversion (Magnifica humanitas, 17).
Une civilisation de l’amour
Que devient l’humanité sans la Vérité qui illumine, sans l’amour de Dieu et du prochain? Elle sombrerait dans les ténèbres de la guerre de tous contre tous (bellum omnium contra omnes). Sans l’amour, nous devenons aveugles pour ne pas voir l’étranger sans abris, sourds aux cris de la veuve qui invoque et de l’orphelin qui pleure. Aimer Dieu et le prochain sont indissociables. C’est l’amour de Dieu qui assainit nos relations interpersonnelles an de participer à édifier la communauté où chacun a sa digne place. Magnifica humanitas précise le rôle de l’Église dans la promotion de l’humanité sans frontière en disant que la catholicité de l’Église consiste à « embrasser l’entière famille humaine et, en même temps, sa vie est immergée dans les conditions concrètes des peuples et cultures » (Mh, 26).
L’amour qui vainct tout selon Virgile (omnia vincit amor), ne fait pas de bruit selon les paroles du Pape Léon XIV. Il écrit : « Tandis que le bruit de la confusion nous entoure, le bien croît discrètement de la terre » (Mh, 210). Saint Paul fait éloge aux messagers de la bonne nouvelle qui ont d’abord accueilli la Parole pour la transmettre avec joie au milieu de bien des épreuves. C’est l’amour de Dieu qui fonde avant tout l’amour du prochain et ouvre l’horizon à l’amour universel.
Le Pape Léon XIV propose cinq pistes pour construire la civilisation de l’amour à savoir :
désarmer la parole, construire la paix dans la justice, assumer le regard des victimes, cultiver un sain réalisme, relancer le dialogue et le multilatéralisme (Mh, 214-227). L’amour de Dieu et du prochain qui sont les pilliers de la civilisation de la fraternité universelle exige tout de nous : coeur, âme, intelligence, fidélité, engagement à travers de petits gestes courageux et ténaces de bonté.
Seul l’amour est digne de foi
L’amour de Dieu et du prochain n’est pas une théorie abstraite. L’amour est la force propulsive de l’action. Le paradoxe est qu’il existe des non croyants qui peuvent vivre la volonté de Dieu, mieux que les croyants (Fratelli tutti, 74). Cette vision nous permet aussi de respecter toute personne en suspendant tout jugement et tout préjugé. L’amour de Dieu oriente l’amour du prochain dans la mesure où, selon la première lettre de saint Jean, « qui aime son frère reste dans la lumière » (1Jn 2,10) ; « qui n’aime pas reste dans les ténèbres » (1Jn 3,14); « qui n’aime pas son frère qu’il voit, ne peut pas aimer Dieu qu’il ne voit pas » (1Jn 4,20). Selon Jean Chrysostome, le Christ que nous aimons, que nous adorons se cache dans le frère nu, dans le frère qui a froid devant nos maisons. Selon le grand théologien Hans Urs von Balthasar, « seul l’amour est digne de foi ». L’amour du prochain
est donc possible, car Dieu commande ce qu’il donne. Jésus en répondant au docteur de la loi, le renvoie indirectement à la loi d’or que nous trouvons dans la première lecture du livre de l’Exode et dans la conclusion du Discours de la montagne.
« Ce que vous voulez que les autres fassent pour vous, faites le aux autres ». Il s’agit d’un amour « ouvert aux autres » (Fratelli tutti, 6), qui agit, qui s’engage, qui purifie les plaies du lépreux, qui panse les blessures d’un frère abandonné.
Cet alphabet de l’amour et sa grammaire encouragent la construction des ponts qui unissent les peuples en dénonçant les murs de la haine, les idéologies racistes, agressives qui attisent le feu de la guerre globale comme nous en sommes témoins aujourd’hui. Les deux Papes reconnaissent que la réalisation de la fraternité universelle et de l’amitié sociale est un cheminement, un processus toujours en cours, un rêve, et nous encouragent à « construire ce rêve ensemble » (Ft, 8). Aimons-nous donc les uns les autres comme Dieu nous a aimés et le désert fleurira.




